L’absence d’une stratégie de communication de la part du Tribunal Spécial pour le Liban (TSL) au cours des deux dernières années a été l’un des facteurs qui ont contribué à la crise politique actuelle au Liban, avec la chute du gouvernement de Saad Hariri et la désignation de Najib Mikati au poste de Premier ministre.
 
Du quotidien allemand Der Spiegel en mai 2009 à la chaine canadienne CBC TV en novembre 2010, les nombreuses fuites médiatiques faisant état d’une accusation probable du Hezbollah dans l’assassinat de Rafic Hariri ont laissé croire que le TSL est une institution incontrôlée au plus haut niveau, qui ne peut empêcher la fuite répétitive de documents confidentiels. Le silence du TSL sur la question des fuites médiatiques a été inapproprié et inadéquat si l’on considère l’étendue et l’importance de la crise politique qui a suivi. Le TSL a ainsi alimenté les tensions politiques au Liban et était devenu parti pris en faveur de la communauté sunnite et contre la communauté chiite. 
 
Le Tribunal n’avait aucune communication de crise efficace qui gère son problème de crédibilité juridique et se défende de toute accusation de politisation, notamment aux yeux du Hezbollah et des partisans de l’alliance dite du 8 mars. 
 
L’opinion publique libanaise est désormais fortement convaincue que les fuites médiatiques reflètent l’état réel des choses et que le TSL va effectivement accuser le Hezbollah. Cette conviction est d’ailleurs si profondément ancrée dans les esprits que, en s’appuyant sur ces fuites médiatiques, les Forces du 8 mars ont décidé de mettre un terme au gouvernement d’unité nationale, estimant que ce gouvernement pourrait soutenir la thèse de d’accusation du Hezbollah.
 
Comment cela s’est-il passé?
 
Dès sa création, le TSL aurait dû s’affirmer en tant qu’institution totalement indépendante de la Commission d’enquête sur l’assassinat de Hariri, conduite par Detlev Mehlis. C’est cette même commission qui avait accusé la Syrie du meurtre de Hariri et avait bénéficié du soutien politique de puissances occidentales hostiles au régime syrien et au Hezbollah. Compte tenu de l’extrême instabilité et de la polarisation du paysage politique libanais, le TSL aurait dû clairement expliquer que, contrairement à la Commission d’enquête, le Tribunal explore toutes les pistes possibles sans exclure aucune hypothèse. Au contraire, il a donné l’impression qu’il poursuivait le travail de la Commission d’enquête en menant des enquêtes politiquement motivées axées sur la Syrie et le Hezbollah, tout en excluant les autres hypothèses.
 
Lors du discours télévisé prononcé le 9 août 2010 par le Secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et dans lequel celui-ci a fait part de sa conviction qu’Israël est responsable de l’assassinat de Hariri, les événements et les arguments qu’il avait exposés ont paru crédibles pour ses partisans, mais pas seulement. Nasrallah a bâti sa thèse sur des vols de surveillance israéliens inhabituels au-dessus du territoire libanais et du site de l’explosion avant l’assassinat. Ces vols auraient particulièrement ciblé les routes côtières en courbe auxquelles les agents israéliens peuvent facilement accéder par mer (Hariri a été tué sur une route de ce type). Dans ce cadre, le TSL aurait dû faire preuve, et publiquement, d’une plus grande volonté à explorer les documents que Nasrallah a présentés - à la télévision - pour appuyer sa thèse. Le Tribunal s’est néanmoins uniquement contenté de demander davantage de documents par le biais d’un communiqué de presse. L’opinion publique a ainsi eu l’impression que le TSL a passé outre la possibilité qu’Israël aurait pu commanditer cet attentat, piste que beaucoup de libanais et d’arabes aimeraient voir se confirmer. Le Tribunal aurait également dû, ici aussi, faire part de sa volonté d’envisager toutes les hypothèses possibles, comme tout autre tribunal compétent et indépendant l’aurait fait.
 
Le même faux pas en matière de communication a eu lieu en avril 2009, lorsque le juge de la mise en état, Daniel Fransen, a décidé de libérer les quatre généraux libanais arrêtés par l’Etat libanais et suite aux recommandations de la Commission d’enquête après l’assassinat de Hariri. Les avis sont partagés sur cette question. Certains estiment que les arrestations étaient politiquement motivées. D’autres considèrent que les généraux ont été légitimement accusés d’avoir planifié l’assassinat. Il était important de préciser que leur libération a été l’une des premières décisions prises par le Tribunal depuis sa création officielle en mars 2009.
 
Cependant, la libération a été utilisée contre le Tribunal. L’opinion publique a estimé que la décision du Tribunal de libérer les généraux n’est qu’une rectification de sa propre erreur commise « lorsqu’il les a arrêtés  pour motifs politiques» en août 2005. La libération ne fait que reconnaitre une arrestation politique et donc la politisation des décisions du Tribunal. Bien que le TSL et la Commission d’enquête soient deux instances bien distinctes, la majorité des gens ne voient pas cette différence. La décision de libérer les quatre généraux aurait dû être présentée comme preuve de l’impartialité du TSL. Le TSL aurait dû saisir cette occasion pour asseoir sa crédibilité aux yeux des leaders du 8 mars et de leurs partisans. 
 
Finalement, au sein même du Département Communication du TSL, les interminables querelles avec Le Greffe au sujet de la distribution des compétences ont été à l’origine de la démission de nombreux hauts responsables de la communication. Ces démissions ont été excessivement préjudiciables à l’image du Tribunal et sa réputation. Le Tribunal n’a ainsi pas pu adopter une stratégie de communication cohérente au cours des deux dernières années. Il aurait dû agir pour faire en sorte que les fuites médiatiques ne soient pas perçues comme la vérité et ne pas donner l’impression que le Tribunal et sa communication se limitent au bureau du procureur. Le TSL aurait ainsi dû mettre en place une stratégie médiatique claire et cohérente qui vise, avant tout autre chose, à préserver l’image et la crédibilité du Tribunal en tant qu’instance impartiale où les accusés auraient droit à un procès équitable et juste.
 
Nadim Hasbani est le directeur du Département Communication au Carnegie Middle East Center.