La rivalité entre la Turquie et la France, que l’opération militaire en Libye a révélée, risque de mettre à mal l’échiquier sécuritaire et politique de la région. Ankara a brillé par son absence lors de la réunion des chefs d’État à Paris, le 19 mars, qui a posé les fondations de la coalition ad hoc destinée à faire respecter la zone aérienne d’exclusion en Libye. La décision du président Sarkozy d’écarter la Turquie a montré à quel point la polémique entre la Turquie et la France était saillante.

L’opposition entre Paris et Ankara est plus sérieuse qu’une simple différence d’approche au sujet d’une intervention militaire dans un pays musulman. Elle prend la forme d’une rivalité stratégique qui compromet la capacité de l’Occident à répondre de manière cohérente aux menaces émergentes. La relation entre les deux pays a rarement été aussi mauvaise. En général, les difficultés rencontrées dans les relations bilatérales sont apaisées grâce à un dialogue politique et à des contacts directs entre les dirigeants, mais la réconciliation aujourd’hui semble incertaine. La visite du président Sarkozy en Turquie le mois dernier a fini d’ouvrir une plaie déjà bien béante : il a réitéré son opposition à la candidature de la Turquie pour rejoindre l’Union européenne et a tenté, sans succès, de rallier le soutien turc aux priorités de la présidence française du G20.

Bien que l’Otan ait finalement trouvé un compromis qui permet à l’Alliance de prendre le commandement de l’opération en Libye, la lutte de pouvoir entre la France et la Turquie a la capacité de persister au-delà de la Libye. La France cherche de nouveaux interlocuteurs en Afrique du Nord, une région où elle possède de très importants intérêts politiques, économiques et énergétiques. Néanmoins, les tendances politiques qui émergent en Tunisie et en Égypte perçoivent la Turquie comme un modèle bien plus intéressant et un partenaire bien plus apprécié pour la transition. La Turquie fait coexister avec succès traditions musulmanes, démocratie moderne et prospérité galopante. Si la Turquie ne peut faire fi de son héritage dans la région, son dynamisme suscite toutefois l’admiration en comparaison d’une Europe embourbée dans la crise.

La relation de l’UE avec la Turquie est également fébrile, au moment même où travailler de pair dans leur voisinage commun présente de réels bénéfices. La Turquie pourrait jouer un rôle positif dans la transition des pays arabes qui viendrait en complément des capacités mises à leur disposition par l’Union européenne. Ainsi l’UE peut-elle, par exemple, apporter un soutien financier, mais ne peut montrer la voie pour allier islam politique et démocratie. À l’inverse, l’impressionnante croissance économique turque est enviée, mais Ankara n’a pas les mêmes capacités que l’Europe en termes de transfert de technologie et de taille de marché pour aider au développement des économies nord-africaines.

En vue d’une stratégie commune pour la rive sud de la Méditerranée qui unirait leur politique de voisinage, la Turquie et l’UE ont besoin d’un dialogue politique à haut niveau sur la politique étrangère. Cet élément est absent à ce jour, parce que la procédure d’adhésion de la Turquie est presque au point mort. Les négociations sur ce point ayant ralenti ces dernières années, la Turquie s’est rassérénée en renforçant son rôle de puissance régionale.

De son côté, l’UE doit désormais établir une politique étrangère qui autorise la Turquie à travailler de concert avec l’Union malgré ses différences avec la France et malgré les obstacles à son adhésion à l’UE. Ce dialogue pourrait devenir le lieu de rencontre pour que la Turquie et les membres de l’UE entretiennent des discussions régulières et institutionnalisées ayant trait au soutien politique et économique nécessaire pour faciliter la transition des pays arabes. Le dialogue stratégique doit prendre le dessus sur la rivalité stratégique pour permettre, d’une part, à l’Otan, de façonner un ordre régional plus calme et, de l’autre, à l’UE, de renforcer sa politique de voisinage avec le monde arabe.