Les relations de la Turquie avec ses voisins sont actuellement mises à l’épreuve par les récents développements régionaux. Lors d'une conférence organisée par le Carnegie Middle East Center, la Fondation Heinrich Boll et la Turkish Economic and Social Studies Foundation (TESEV) (Fondation turque pour les études socio-économiques), un nombre d'experts arabes, turcs et européens se sont réunis pour discuter des relations turco-arabes et des perceptions de la Turquie dans le monde arabe. L’allocution d'ouverture a été prononcée par Mohamad Chatah, conseiller du Premier ministre libanais sortant, suivie par un discours de Basem Haidar de la Ligue arabe et de l’ambassadeur de Turquie au Liban, Inan Ozyildiz. Trois sessions de discussion avec d'autres experts régionaux ont ensuite ont lieu.

La politique arabe de la Turquie

Autrefois considérée comme hostile à l’égard de la région, la Turquie a investi aujourd’hui des efforts considérables en vue de réparer les relations avec ses voisins arabes. Toutefois, le printemps arabe a remis en question la politique étrangère de la Turquie. C’est dans ce contexte que les experts ont examiné si l'Etat turc sera en mesure de s'adapter à ces changements ou risque de voir sa puissance compromise. 
  • Evolution de la politique arabe de la Turquie: M. Chatah a noté que la Turquie a subi une transformation politique spectaculaire ces dernières années, ce qui a amélioré la perception arabe de l'ancienne puissance impériale. Il a décrit la transformation comme un « passage d'une plateforme zéro problème à un système régional coordonné ». La fin de la guerre froide, les deux guerres d'Irak, le conflit en Afghanistan, la crise avec l'Iran et la récente crise financière mondiale ont remodelé la politique étrangère turque, a ajouté M. Ozyildiz. 
     
  • Nouvelle approche de la politique étrangère turque: M. Chatah a affirmé que la politique étrangère d'Ankara se fonde sur deux hypothèses: d'abord, que le changement est inévitable; deuxièmement, que le changement est à l’avantage de la Turquie et qu’elle devrait s'y adapter. 
     
  • Conséquences des soulèvements arabes: M. Ozyildiz a déclaré que le réveil arabe marque une « transition vers une transformation » dans la politique étrangère de la Turquie vers un nouveau système régional coordonné fondé sur une combinaison de facteurs politiques et moraux. Bien que certains observateurs tentent d’enraciner cette transformation dans l'inclination idéologique du gouvernement, cette transformation est surtout le résultat de l'adaptation aux changements régionaux et mondiaux. 

Facteurs de l’influence croissante de la Turquie au Moyen-Orient 

  • Facteurs historiques: en l'absence d'une figure héroïque nationale arabe de l’envergure de l'ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser, une partie de ce vide de leadership a été comblée par la Turquie, qui a réussi à gagner le soutien d'une grande partie de la rue arabe. Mohamed Noureddine, du Centre d'études stratégiques, a déclaré que la Turquie a réussi à atteindre cet objectif grâce au charisme de son Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. En outre, les Turcs et les Arabes partagent une histoire similaire et un paysage politique et social qui connaît un changement radical. Ce à quoi l’on pourrait ajouter le fait que la Turquie est perçue comme capable de jouer un rôle clé dans la promotion de la réforme et l’instauration de la stabilité et de la paix dans la région. 
     
  • La perception arabe de la Turquie: Sabiha Senyücel Gündoğar, de la TESEV, a affirmé que la perception arabe de la Turquie est extrêmement positive, tandis que l'inverse n'est pas vrai, selon une enquête menée par la TESEV. En effet, l'enquête a montré que la Turquie est le deuxième pays le plus populaire après l'Arabie Saoudite. Mme Gündoğar a indiqué que cette popularité peut être attribuée à des facteurs économiques. En outre, la politique étrangère prudente de la Turquie est parvenue à séduire les nationalistes arabes, les personnes aux tendances islamiques et les réformistes parmi les publics et les gouvernements régionaux, a déclaré M. Chatah.
     
  • Le « soft power » croissant de la Turquie: Cengiz Candar, journaliste au journal Radikal, a déclaré que l’engagement de la Turquie au Moyen-Orient s’est accru grâce au recours au soft power, à l’instar du démêlé d’Erdogan en 2009 en public avec le président israélien Shimon Peres à Davos, l’incident de la flottille de l'an dernier ou encore son soutien aux manifestants amassés sur la place Tahrir contre le président égyptien Hosni Moubarak. Les réformateurs au Moyen-Orient s'efforcent d'imiter le modèle turc qui, selon l’explication de Mohammad Noureddine, repose sur trois piliers: la transformation démocratique, le développement économique et une politique étrangère réformée qui promeut des solutions. Mais les limites de la politique étrangère de la Turquie sont également apparues, en particulier à travers les hésitations manifestées par Ankara à appuyer les contestations en Libye et en Syrie, selon M. Çandar.

Obstacles et faiblesses du rôle de la Turquie dans le monde arabe 

  • Les ingérences étrangères: M. Haidar a remarqué que les Etats occidentaux exigent que la Turquie soutienne leurs positions dans la région en échange de la facilitation de son processus d'intégration au sein de l'Union européenne. La politique d'Israël envers la Turquie vise à limiter le pouvoir d'Ankara dans le long terme en attisant les tensions entre les divers groupes ethniques en Turquie. Elle pourrait également être gênée par les positions difficiles qu’elle est amenée à prendre entre les régimes et les manifestants dans un monde arabe de plus en plus conflictuel.
     
  • La réticence arabe envers l'influence turque: Rami Khouri, de l’Institut Issam Fares à l'Université américaine de Beyrouth (AUB), a suggéré que les Etats arabes sont sur la voie de la démocratisation et de la reconquête de leur souveraineté. Il a attribué l'incapacité de la Turquie et de l'Iran à jouer un rôle majeur dans le monde arabe au le fait qu'ils ne sont pas arabes, et sont donc confrontés à des obstacles culturels nationalistes majeurs. Les problèmes des relations entre la Turquie et les Etats arabes sont également dus à la grande différence entre leurs systèmes politiques et socio-économiques: les Turcs et les Arabes avaient un passé empreint de parallélismes, mais les Turcs ont progressé, tandis que les Arabes sont restés à la traîne, a observé M. Khouri. 

L'avenir des relations turco-arabes 

  • Les transformations dans le monde arabe: Suite aux soulèvements arabes, Bahgat Korani a déterminé trois questions qui vont sans doute redéfinir les relations entre les pays arabes et la Turquie: les relations civilo-militaires, le développement économique, et les relations entre le monde des affaires et l'élite au pouvoir. 
     
  • La Turquie remodèle sa politique étrangère: Bien que le déroulement des événements dans le monde arabe ait causé une certaine confusion en Turquie, le gouvernement dirigé par le Parti Justice et Développement (AKP) devrait tirer les leçons du printemps arabe et jouer un rôle constructif au Moyen-Orient, a affirmé M. Noureddine. La Turquie envisage un nouveau Moyen-Orient dans le contexte de la mondialisation, un Moyen-Orient qui autorise la libre circulation des personnes, des biens et des services, selon M. Çandar. Suite aux événements en Syrie, la politique étrangère turque apprendra à s'adapter aux changements et à introduire des éléments de la politique réelle et morale, a-t-il conclu.
     
  • Les perspectives de la Turquie pour une influence accrue: Jihad Al-Zein du quotidien Annahar a évoqué le rôle de la Turquie dans la médiation visant à juguler la profonde division entre sunnites et chiites à travers sa diplomatie avec la Syrie et l'Iran. Il estime probable que la montée en puissance de l'Égypte réduise la marge de manœuvre dont jouit la Turquie au Moyen-Orient. Mais cette dernière continuera probablement à bénéficier des investissements directs étrangers et d’une montée du tourisme dans les années à venir. Par ailleurs, Mohammad Chatah a ajouté que la Turquie devrait se rappeler que réussir l'épreuve décisive des candidats au titre de puissance régionale dépend de ce qu'elle est prête à faire en faveur de la Palestine. 
En conclusion, Bahgat Korany, de l'Université américaine du Caire, a affirmé que la Turquie devrait être perçue comme un Etat non-arabe réussi du Moyen-Orient. En 2050, la Turquie aura vraisemblablement une armée de première classe, sera plus puissante que l'Allemagne, et se positionnera au neuvième rang des puissances mondiales, a-t-il conclu.