Lorsque le président allemand Richard von Weizsäcker avait, dans son célèbre discours du 8 mai 1985, qualifé la fin de la Seconde Guerre mondiale de libération pour l’Allemagne, le discours avait aussi constitué en lui-même un acte de libération. La capitulation et la défaite pouvaient enfin être comprises comme la libération d’un système criminel dont les Allemands n’avaient pas pu se débarrasser eux-mêmes.

Mais le discours de M. von Weizsäcker a une seconde partie restée jusqu’ici implicite. Aujourd’hui, 27 ans plus tard, elle a une importance grandissante pour la politique étrangère allemande.

Dans la période d’après-guerre, la responsabilité internationale de l’Allemagne se définissait avant tout par la passivité. Ceci allait de pair avec la honte du peuple coupable qui avait peur de lui-même après avoir enfin saisi l’ampleur des crimes qu’il avait commis. La méfiance contre soi-même devint alors une vertu. À tel point que beaucoup d’Allemands sont surpris quand le ministre des Affaires étrangères polonais, Radoslav Sikorski, exprime non pas sa peur d’une Allemagne trop entreprenante, mais d’une Allemagne inactive en matière de politique étrangère. La Pologne qui, à l’instar de l’Union soviétique, a souffert des soldats hitlériens comme aucun autre pays, souhaite une Allemagne forte ?

Il est difficile pour les Allemands d’accepter cette idée. Les Allemands craignent que leur intervention dans le monde puisse encore servir les “méchants”. Cependant, cette innocence présumée issue de leur culpabilité historique n’allait bien qu’à l’Allemagne en faillite morale d’après-guerre. Pour l’Allemagne démocratique intégrée sur le plan européen et transatlantique, ce rôle marginal génère le contraire de ce à quoi elle aspire : méfiance au lieu de confiance, retenue plutôt qu’amitié et écartèlement moral au lieu de clarté.

Ce pourrait bien être la mission de l’actuel président allemand Joachim Gauck, de proposer aux Allemands de surmonter leur propre méfiance et de vivre activement leur liberté acquise.

Le ministre des Affaires étrangères polonaise qualifie l’Allemagne de nation européenne indispensable. Cela signifie que l’Allemagne est une puissance de premier plan, qu’elle le veuille ou non. M. Sikorski exhorte l’Allemagne à endosser ce rôle, pour assumer sa responsabilité européenne.

Mais cette prise de conscience dans cette question centrale de l’âme allemande passe sans doute par l’obstacle intérieur le plus difficile: une réconciliation avec soi-même. Nous devons nous pardonner à nous-mêmes—sans oublier ! Se pardonner ne veut pas dire tirer un vulgaire trait sur le passé. Cela ne signifie pas non plus la fin du travail de mémoire sur les crimes nazis. C’est accepter des responsabilités en regardant vers le futur tout en tenant compte du passé. Qu’est-ce que cela signifie pour la politique étrangère ?

Qu’on co-développe avec entrain et créativité la politique étrangère et de sécurité commune au sein de l’UE au lieu de freiner au moindre projet à Bruxelles. Qu’on puisse décider librement de l’intervention de l’armée, mais pas de se défiler comme pendant longtemps en Afghanistan lorsqu’il s’agissait de l’envoi de troupes de combat. Et qu’on se positionne clairement au Conseil de sécurité des Nations unies pour ce qui est juste plutôt que de se détourner d’une manière honteuse comme ce fut le cas sur la Libye. Les Allemands doivent pouvoir affronter cette responsabilité, au même titre que leur passé. En résumé, cela exige une implication active pour les valeurs vers lesquelles nous nous orientons depuis 1945 avec en premier lieu la liberté, le leitmotiv de Joachim Gauck. Un président de la République fédérale n’a presque pas d’influence sur la politique étrangère, mais il peut aider à mettre en place des conditions favorables à une bonne politique étrangère. Qui d’autre que le réconciliateur et homme d’Église Joachim Gauck pourrait faire comprendre aux Allemands avec un grand discours dans la tradition de Richard von Weizsäcker, qu’ils ne pourront vivre en paix et dans la liberté avec eux-mêmes, leurs voisins et le reste du monde que s’ils trouvent le courage de se pardonner à eux-mêmes.