Depuis dix-huit mois, le peuple syrien a payé un très lourd tribut à la révolution : civils massacrés sans distinction, enfants torturés, violations du droit humanitaire international. Au moment où une résolution internationale du conflit semble hors de portée, il est grand temps de faire un geste fort pour le sauver.

Cela passe, notamment, par un abandon de la théorie européenne sur la «neutralité» de l’aide humanitaire et par une pleine coopération de la Turquie et du Liban avec la communauté internationale. L’Union européenne et la Turquie, conjointement, doivent être à la pointe de cet effort. Militairement, la révolution est faible par rapport au régime de Damas. Ce dernier ne montre aucune inhibition et perçoit sans doute l’impasse à l’ONU comme un «permis international de tuer». Comme le disait Rami Makhlouf, le cousin de Bachar al-Assad, au New York Times (11 mai 2011) : «Nous combattrons jusqu’au bout […]. Ils doivent savoir que si nous devons souffrir, nous ne souffrirons pas seuls.»

Le concept de «zones de sécurité» en Syrie est désormais abordé avec circonspection, car il est presque impossible à mettre en œuvre. Et il est dangereux car ces zones pourraient devenir autant de Srebrenica syriens. Et pourtant, les chiffres de l’ONU sont alarmants : 2,5 millions de personnes déplacées en Syrie même, 277 000 réfugiés en Irak, Jordanie, Liban et Turquie, près de 30 000 morts. Des centaines de millions d’euros ont été allouées, notamment par l’UE, mais l’aide humanitaire se heurte à des obstacles choquants au regard du drame actuel : l’UE insiste pour que l’aide humanitaire ne soit pas politisée, le Liban tend à minimiser le problème, tandis que la Turquie veut le maîtriser seule.

Les massacres continuent et l’opinion européenne ne comprend plus ! Plus exactement, elle pose deux questions : Qu’y a-t-il de plus politique et de plus international qu’un régime qui massacre sa population, aux portes de l’Europe et sous les yeux de la communauté internationale paralysée ? Cette tragédie terminée, et quelle qu’en soit l’issue, les citoyens syriens demanderont : «Où étiez-vous quand nous étions massacrés ?». La tragédie syrienne constitue un test politique majeur pour l’UE au moment où elle tente de fonder une politique étrangère commune. Il lui faut reconsidérer la prétendue «neutralité» de son aide humanitaire et se rappeler le rôle qu’elle joua en août 1990 (invasion du Koweït) et mars 1991 (Kurdes irakiens chassés d’Irak) grâce, précisément, à la réactivité et à la portée politique de son aide.

L’UE ne peut à la fois vouloir exister sur la scène internationale et se déclarer «apolitique» dès qu’une difficulté majeure surgit. C’est aussi un test pour la Turquie au moment où elle devient un interlocuteur majeur sur la scène internationale. Les craintes politiques et de sécurité liées à la question kurde sont compréhensibles et doivent être traitées. Mais elles ne sauraient constituer une raison pour limiter le rôle du Haut Commissariat pour les réfugiés (UNHCR) dans les camps et pour confiner les donneurs internationaux à un simple rôle de payeurs. Le statut d’acteur international de la Turquie a un prix : accepter la coopération internationale. Sans sous-estimer les difficultés politiques, sans être naïf, il faut donc s’interroger sur deux pistes d’action immédiate :

- En parallèle aux efforts diplomatiques de Lakhdar Brahimi, un vaste plan doit être agréé sans délai pour recueillir le plus grand nombre de réfugiés dans des camps placés sous supervision internationale dans les quatre pays voisins. Fournir nourriture, abris, soins, scolarisation, certes, mais aussi donner aux réfugiés les garanties politiques pour leur sécurité future à travers une présence active du HCR qui appliquera ses procédures internationalement agréées. Cela suppose que les pays hôtes donnent, dans ces camps, un accès illimité au HCR et aux donneurs internationaux.

- Un accord doit être trouvé sans délai à l’ONU pour que les citoyens syriens puissent quitter leur pays sans entraves de la part de Damas. Ce point devrait, on peut l’espérer, recueillir l’accord de la Chine et de la Russie. A moins que le permis de tuer soit jugé illimité.

Cet article a été originellement publié dans Libération.