Depuis 2007, les relations entre la France et la Turquie, et par extension celles entre l'Union européenne et la Turquie, ont été troublées par des circonstances malheureuses, des gestes diplomatiques inappropriés et des paroles fortes des deux côtés. De grandes opportunités ont été négligées. Le temps est venu de remettre les choses à leur juste place, en toute équité et lucidité. Et dans des conditions précises.

1. Des enjeux stratégiques

Le monde incertain, la région arabe en ébullition, la France et l'Europe en quête d'un sursaut économique, la Turquie hésitante sur la direction à prendre, ces questionnements sont autant d'opportunités pour une alliance stratégique mieux affirmée entre l'UE et la Turquie. Les fondamentaux de la sécurité, du commerce, de l'investissement, de la technologie et de l'innovation, de l'éducation sont limpides: l'avenir de la Turquie se construit avec l'Europe, tandis que l'Europe a en la Turquie un allié en termes de sécurité, une marge de compétitivité et un marché en expansion. Nonobstant les théories pergentes développées récemment par l'AKP, cette tendance ne s'infléchit point: la place de la Turquie est avec l'UE (selon des modalités qui restent à négocier) et avec l'OTAN. Par contre, l'intérêt européen à voir la démocratie turque se moderniser selon des valeurs occidentales se renforce chaque jour.

Dans le domaine économique, l'Europe et la France ont en Turquie une carte majeure à jouer: développer plus encore les alliances industrielles favorisées par l'existence d'une union douanière, mettre en place des projets intégrés dans les secteurs tels l'énergie (y compris nucléaire), les armements, l'aérospatial, les transports et les services publics.

L'industrie manufacturière et de services française et européenne est déjà largement présente en Turquie. L'usine Renault de Bursa permet à la firme de rester une force mondiale et de préserver l'emploi à Flins ou Sandouville. Il en va de même pour FIAT, Bosch ou Valéo. La Turquie est déjà un partenaire industriel qui pèse dans le succès d'EADS: Airbus A400M, A320 et A350, Eurocopter, satellites Astrium. Il faut aller plus loin pour ne pas se laisser distancer par Boeing. Par ailleurs, AXA, BNP-Paribas, Carrefour sont parmi les firmes qui exploitent la croissance du marché intérieur turc, tandis qu’Aéroports de Paris est le dernier exemple d'une alliance stratégique à l'échelle mondiale avec une firme turque. Pour le dire autrement, les opérateurs économiques ont compris ce que le pouvoir politique a refusé de voir jusqu’ici.

La France et l'Union européenne disposent de tous les leviers pour rendre une telle relation plus stratégique encore, et donc conserver ce grand et dynamique pays de 74 millions d'habitants sur une trajectoire compatible avec les intérêts fondamentaux de l'Europe.

2. Les conditions de la relance

Les perceptions françaises, politiciennes plus que politiques, ne sont traditionnellement pas favorables à la Turquie. Il faut en traiter.

La question du génocide arménien fait l'objet de lectures diamétralement opposées entre les deux pays. Alors qu’il est évident que la France n'a pas à accepter la version turque de l'Histoire, il est tout aussi clair que la posture turque évoluera mais seulement de l'intérieur. Les grandes nations doivent assumer leur passé par elle-même, au prix de gestes courageux. Qui mieux que François Hollande peut expliquer le pourquoi et le comment de la photo historique où François Mitterrand et Helmut Kohl se tiennent par la main dans une cérémonie commune du souvenir? Ou peut expliquer ses propres gestes dans la direction d'une réconciliation historique avec l'Algérie? Un dialogue confiant et discret, entre historiens d'abord, entre responsables politiques ensuite, sur les heures sombres de l'Histoire aidera les deux pays à rétablir une confiance mutuelle dépassant les contingences électoralistes.

A l'encontre de ses propres décisions en 2004 et 2005, la France a récemment bloqué une partie de la négociation entre l'UE et la Turquie. Pour de mauvaises raisons. Tout d'abord cette négociation est stricte et encadrée par une conditionnalité précise et par 30 ratifications parlementaires : ceinture et bretelles! Ensuite, la question d'aujourd'hui n'est pas l'adhésion, ni même l'irréversibilité des négociations. C'est, bien plus fondamentalement, la modernisation de la démocratie turque, la direction que prendra sa société et, donc, l'influence de l'Europe et de ses valeurs sur ce processus. Il est donc temps pour la France de lever son blocus unilatéral sur quatre chapitres de cette négociation et d'agir positivement auprès de la Turquie et de certains états-membres pour faire progresser d'autres compartiments des discussions.

Au passage, il conviendra d'expliquer au public français que les épouvantails souvent agités à propos de la Turquie pour des raisons purement politiciennes ne sont pas fondés. Non, il n'y a pas 100 millions de Turcs prêts à émigrer vers l'Europe (la prospérité turque progresse bien plus vite que celle de l'Europe), mais, oui, il y a des flux de migrants irréguliers non-Turcs qui transitent par la Turquie, problème aigu que la Turquie devra accepter de traiter en parallèle avec le processus de libéralisation des visas qui est dans l'intérêt des deux parties. Non, il n'y a pas concurrence pour l'emploi dans l’industrie et les services avec la Turquie, mais coproduction au sein d'une même union douanière, sur la base de la technologie européenne et avec une ouverture et une action conjointe sur des marchés où la Turquie est bien placée.

L'UE et la France ont besoin de la pleine coopération de la Turquie au sein du G20. Les réformes économiques turques de 2000-2001, puis la politique menée avec doigté par l'actuel Vice-Premier Ministre Ali Babacan sont des atouts pour l'Europe. La France doit prendre l'initiative d'une invitation de MM. Erdoğan et Babacan à un Conseil Européen traitant des questions économiques et monétaires. Ce sera un autre signal de cette nouvelle alliance stratégique avec la Turquie.

Au-delà des aspects économiques, l'Union Européenne et la France doivent donner une impulsion forte aux programmes d'appui aux droits de l’homme, à la société civile, à l'éducation et à la culture. D'ores et déjà, quelques 40.000 Turcs participent chaque année à des programmes européens tels qu’Erasmus ou Leonardo. Il faut aller beaucoup plus loin et plus vite, c'est un enjeu clair pour l'influence morale et culturelle de l'Europe.

3. La Turquie doit faire sa part du chemin

Il va sans dire que la Turquie elle-même a une bonne partie du chemin à effectuer pour venir à la rencontre de l'Europe.

Il s'agit tout d'abord d'adopter les réformes en discussion au niveau européen (tout particulièrement le 4ème paquet de réformes judiciaires), de rétablir la liberté de la presse à un niveau digne du statut actuel de la Turquie (au lieu de se réfugier dans le déni officiel), de mettre en œuvre l'accord de réadmission des migrants irréguliers et de coopérer pleinement avec FRONTEX, enfin d’appliquer le protocole additionnel à l'Accord d'Ankara.

Il s'agit aussi, et peut être surtout, pour Ankara de décider que le langage musclé qui sied à la scène politique intérieure turque n'a pas sa place dans les relations avec une Union européenne à laquelle la Turquie déclare vouloir adhérer. Non, l'UE n'a pas perpétré de "crimes contre l'humanité", ni de "tortures", à travers sa politique de visas! Elle a certes de multiples problèmes, mais sans doute pas "mentaux"! Et son rapport annuel de progrès ne mérite peut être pas d'être "jeté à la corbeille" par un député du parti de gouvernement qui souhaite adhérer à l’UE et ne cesse de le répéter. En bref, la Turquie doit décider sur quel ton elle traite publiquement l'Union européenne, si elle est « avec » ou « contre ». Le peuple européen a aussi sa fierté.

Si les travaux préparatoires parviennent à agencer ces éléments en un ensemble harmonieux, alors, mais alors seulement, la visite d’Etat du Président Hollande en Turquie en 2013 aura opéré une relance historique entre la France, l’Union européenne et la Turquie.

La vraie question est : « Où va la Turquie ? » Faute de lui avoir indiqué un chemin conjoint, il faudrait alors se résigner à voir la Turquie se réfugier dans plus de conservatisme religieux et d’hostilité verbale envers l’Europe et l’Occident. Un tel éloignement ne serait indifférent ni à la France, ni à l’Europe. Dans la perspective historique, ce serait une bévue majeure.

Cet article a été initialement publié le 30 novembre sur le site Internet du journal Le Monde, dans le blog de Guillaume Perrier.