Grâce, notamment, aux efforts conjoints de l’Allemagne, de la Pologne, de la France et des Etats-Unis, un changement irrévocable s’est finalement produit en Ukraine, avec la fuite hors de Kiev du président Viktor Ianoukovitch et le vote du parlement appelant à de nouvelles élections en mai.

Mais les puissances ont encore un travail urgent à accomplir. L’Ukraine peut soit plonger dans le chaos, soit se redresser et prendre le chemin de la stabilité démocratique. Les puissances européennes et les Etats-Unis doivent lui offrir tout leur soutien dans ce sens.

Ulrich Speck
Speck était chercheur de Carnegie Europe à Bruxelles, où ses recherches portaient sur la politique étrangère de l’Union européenne et le rôle stratégique de l’Europe dans un contexte global en pleine mutation.
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Pour les Occidentaux, la première étape, la plus urgente, consistera à envoyer un message sans équivoque à Moscou: on condamnera sévèrement tout soutien de la Russie à des visées sécessionnistes, au sud et à l’est du pays. Le cas échéant, on reconsidérera les relations avec la Russie, à tous les niveaux. En parallèle, les Occidentaux doivent s’assurer de disposer de ressources suffisantes pour aider les leaders politiques, à Kiev, à mettre en œuvre la transition vers un nouveau régime.

De plus, la crise ukrainienne n’est pas que politique: sans soutien, le pays est menacé par le défaut de paiement. L’Ukraine comptait sur la Russie pour cela, mais c’est maintenant au tour des Européens et Américains de travailler étroitement avec le FMI pour lui offrir un filet de secours, ainsi que préparer des programmes d’aide économique sur le long terme; ils doivent aussi être prêts à fournir eux-mêmes une aide d’urgence, si nécessaire. Rien qu’en montrant leur résolution à accomplir ces étapes, les Occidentaux apporteront une aide énorme aux forces du changement ukrainien.

Hormis ces étapes immédiates, il y a deux risques politiques majeurs que l’Ouest doit pouvoir parer. D’abord, l’inévitable tentative de ruiner le nouvel ordre émergent. Le mouvement de protestation, qui a commencé en novembre dernier sur la place Maïdan de Kiev, a gagné. Mais il est possible que les forces qui soutiennent l’ancien régime, surtout à l’est et au sud du pays, cherchent à contester le nouveau régime.

Et on peut se demander si le Kremlin acceptera de perdre de l’influence en Ukraine. Vladimir Poutine avait l’espoir de faire de l’Ukraine l’allié central de son projet d’Union eurasienne. Il pourrait bien avoir estimé que Viktor Ianoukovitch était un allié trop peu fiable, mais cela ne veut pas dire qu’il acceptera une révolution contre lui.

Le second risque, c’est que le nouveau régime ressemble à celui qui s’est installé après la Révolution orange de 2004, avec comme résultat des années de paralysie douloureuse, d’institutions bloquées, de querelles intestines permanentes, et aussi un manque de séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir économique.

Il revient d’abord au peuple ukrainien de mettre son jeune pays sur de nouveaux rails. Beaucoup ont démontré un courage incroyable ces dernières semaines. Mais une Ukraine post-Ianoukovitch restera un Etat fragile avec des institutions faibles.

Depuis son indépendance en 1991, l’Ukraine a vécu inconfortablement entre l’Union européenne et la Russie. Malgré certains progrès, elle n’a pas su fonder des institutions stables et fiables. C’est pourquoi tant de ses habitants ont mis tout leur espoir dans l’Union européenne: les Ukrainiens ont vu que ses voisins qui la rejoignaient – Hongrie, Pologne, Roumanie, Slovaquie, s’en sortaient très bien. L’an passé, l’UE leur a offert une «association» – sans promesse de devenir membre –, ainsi qu’un accord de libre-échange. L’offre était si faible qu’elle ouvrait grand la porte à M. Poutine, qui s’est empressé de saboter la chose. Il ne restait plus à M. Ianoukovitch qu’à la rejeter. A présent, l’Union européenne doit revenir avec une meilleure offre: pas juste une association, l’Ukraine doit pouvoir espérer devenir membre à part entière.

Ce faisant, on allumerait une nouvelle dynamique: les nouveaux leaders de Kiev auraient l’autorité nécessaire pour entamer des réformes douloureuses mais nécessaires, tant économiques que politiques. Ce serait un grand processus de transformation qui démarrerait. Les investissements étrangers, dont on a désespérément besoin, se presseraient au portillon. Ce serait le signal, pour le pays entier, qu’un meilleur avenir est possible.

La clé de cette approche réside à Berlin. Dans les années 1990, c’était le chancelier Helmut Kohl, le mentor d’Angela Merkel, qui poussait à accueillir dans l’Union les pays de l’ancien bloc soviétique comme moyen de stabiliser le voisinage à l’est de l’Allemagne.

Son successeur, Gerhard Schröder, a continué sur cette voie. Mais Madame Merkel, en fonction depuis 2005, s’est jusqu’ici montrée réticente à poursuivre cette politique est-européenne. Prudent face à l’opposition des Russes et peu désireux de mener une politique étrangère plus active, Berlin a rechigné, ces dernières années, à endosser le leadership en Europe de l’Est.

Madame Merkel doit maintenant se montrer courageuse et faire preuve de compétence stratégique. Si l’Europe de l’Est devient instable, l’Allemagne en sera aussi touchée, et profondément. Seul Berlin a le poids nécessaire et les connexions pour amener tous les acteurs clés à œuvrer pour un changement significatif.

Vue souvent comme puissance dominante, l’Allemagne devrait convaincre la France de monter à bord, une condition nécessaire pour que l’UE entière soutienne cette nouvelle approche ukrainienne. De plus, Berlin, avec ses liens économiques forts avec Moscou, est capable de maintenir les relations entre l’Occident et la Russie sur les rails. Et Berlin a suffisamment de poids à Washington pour ficeler une stratégie transatlantique commune.

Ces dernières semaines en Ukraine, nous avons vu comme les choses peuvent se détériorer vite en Europe de l’Est. L’Allemagne et l’UE doivent faire un pas de plus dans leur engagement et prendre plus de risques. Si Berlin ne prend pas les commandes, personne ne le fera.

Cet article a été initialement publié le 26 février sur le site internet du journal Le Temps.