L’Europe et le monde sont sous le choc de la tragédie de Germanwings du 24 mars, dont le vol 9525 de Barcelone à Düsseldorf a été délibérément anéanti dans les Alpes françaises, tuant les 150 personnes à son bord. Au-delà de l’horreur et de l’émotion, au-delà du tsunami médiatique, il y a place pour une perception plus politique de cette catastrophe.

Le public européen est habitué à voir ses dirigeants se réunir régulièrement au sein de ce que l’on appelle le Conseil européen. Les réunions se tiennent toujours dans un bâtiment massif à Bruxelles : les chefs d’Etat et de gouvernement jaillissent de leurs limousines noires, disent quelques mots pour les caméras, et disparaissent pour une journée et une nuit. Quand tout est dit, ils repartent promptement pour leur capitale, et il est bien rare que la vaste majorité des citoyens européens y ait compris quoi que ce soit et si les discussions auront amélioré leur quotidien.

Marc Pierini
Pierini est chercheur visiteur à Carnegie Europe, où ses recherches portent sur les développements au Moyen-Orient et en Turquie d’un point de vue européen.
More >

Cette fois-ci, une tragédie pan-européenne a déclenché une réaction collective de l’Europe. Le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel et le président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy se sont rendus quasi-immédiatement sur les lieux, vêtus de parkas et les pieds dans la boue. Ils n’ont pas parlé entre chefs politiques et conseillers de haut-rang, mais avec les gens de terrain, maires locaux, villageois, pompiers et ambulanciers, gendarmes et médecins légistes.

De trois pays, des fonctionnaires se sont mis à travailler ensemble, les Croix-Rouge sont venues d’Allemagne et d’Espagne. Un remarquable élan de solidarité s’est manifesté à Barcelone, Düsseldorf et Seyne-les-Alpes. Quand ils ont entendu que les familles des victimes se rendraient sur les lieux, les habitants de la région ont proposé de les héberger, des professeurs des collèges sont venus interpréter de l’allemand et de l’espagnol, les gens se sont étreints sans souvent pouvoir se comprendre.

Alors que la catastrophe aérienne devenait de plus en plus incompréhensible au fur et à mesure qu’en émergeaient les détails, la vraie nouvelle était bien celle-là : l’Europe n’était en fin de compte pas cette construction déshumanisée et artificielle si souvent raillée dans les médias. Il y avait là une réaction spontanée, celle d’une « nation européenne », comme si la seule manière d’affronter cette incompréhensible tragédie était la solidarité des Etats, des administrations et des citoyens par-delà les frontières.

Il y a une deuxième dimension européenne à ce drame. Dirigeants comme voyageurs se sont aperçu des différences considérables entre compagnies aériennes européennes en matière de recrutement du personnel et de sa gestion médicale. Le patron de Lufthansa, qui avait d’abord parlé avec confiance sur la base de la grande réputation de sa compagnie, a vite dû se déclarer « sans voix » et, après avoir rappelé sa confiance dans ses procédures, les a promptement changées le lendemain.

L’industrie européenne (et mondiale) du transport aérien, face au risque de perdre la confiance des voyageurs, a rapidement adopté des mesures concernant la présence dans les cockpits, après qu’il ait été révélé que le co-pilote de la Germanwings s’était enfermé dans le cockpit. De même, le secteur se hâte désormais de réexaminer les procédures de recrutement et de gestion des pilotes. Devant un défi commercial, financier et psychologique sans précédent, l’industrie européenne du transport aérien doit maintenant réagir vite et fort.

Les citoyens de l’Europe entière, abasourdis devant les manquements relatifs à leur sécurité, vont difficilement accepter des réactions partielles et différenciées d’un pays à l’autre, d’une compagnie aérienne à l’autre. Il y a un besoin clair, celui d’une réaction harmonisée de tous les pays membres. Pour une fois, la Commission européenne devrait prendre une initiative rapide de nature à rassurer les citoyens et proposer des règles et procédures communes dans un domaine compréhensible de tous.

C’est le moment où jamais, après la tragédie de Germanwings, de démontrer l’utilité des institutions européennes et la signification de ce fameux « marché unique ». Cette tragédie n’oppose pas l’Allemagne aux autres pays membres, ni un groupe aérien à ses concurrents. Au contraire, elle offre l’opportunité d’une action commune de l’Europe pour renforcer l’organisation du transport aérien et la sécurité de ses usagers.

En troisième lieu, cette tragédie ouvre la possibilité d’un symbole durable de solidarité européenne. Près de Seyne-les-Alpes, le cirque escarpé où s’est écrasé l’avion demeurera le lieu de l’une des plus graves catastrophes aériennes en Europe, non pas tant par le nombre de victimes mais par son déclenchement volontaire par une seule personne. Il restera aussi un lieu où les familles et amis des victimes voudront venir se recueillir. Ces quelques kilomètres carrés doivent maintenant être transformés en mémorial aux victimes.

Face à l’incompréhension devant le geste d’un jeune pilote, les dirigeants et institutions européens doivent saisir ce moment pour démontrer aux peuples d’Europe la signification humaine de leur entreprise conjointe. Dans le monde brutal que nous connaissons, ce ne serait pas un mince résultat.

Cet article a été originellement publié en anglais sur le blog Strategic Europe.