A l’été 2013, l’Union européenne, alors au cœur de ses négociations avec les six pays dits du partenariat oriental (Ukraine, Moldavie, Biélorussie, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie), était loin de comprendre qu’elle entrait dans une zone de turbulences sans précédent dans son voisinage immédiat. Elle n’en est plus sortie depuis lors et cette réalité justifie que les Européens s’interrogent aujourd’hui sur les choix qui doivent être faits dans cette partie du continent européen.

En juillet 2013, c’est l’Arménie qui a donné le ton en décidant de renoncer au projet d’accord d’association qu’elle négociait avec l’Union européenne. Cet avertissement aurait dû mettre en garde les Européens car ce choix – inspiré par la Russie, qui percevait à tort la politique de Bruxelles comme une volonté d’encerclement – portait en germe une incompréhension croissante et réciproque. Lorsque le président Ianoukovitch décide trois mois plus tard d’imiter l’Arménie et refuse que l’Ukraine signe le projet d’accord d’association, il est clair que la politique européenne entre dans une impasse. Mais l’Europe ne semble toujours pas prendre la mesure du problème : le sommet du partenariat oriental à Vilnius en novembre de la même année constate les blocages mais n’en tire pas les conséquences. La révolution de Maidan, qui va s’amplifier en Ukraine au cours des mois suivants, semble lui donner raison et l’encourage à tenir bon. Et pourtant, la suite des événements en Ukraine montre que les Européens se berçaient d’illusions en pensant que les inquiétudes de Moscou s’apaiseraient et que le président Poutine se rangerait finalement aux arguments de Bruxelles. En d’autres termes, l’Europe s’est engagée dans la « cour des Grands » sans bien prendre en compte les enjeux stratégiques. Si elle avait raison de vouloir établir des accords avec ses partenaires de l’Est, elle a mal apprécié le contexte géopolitique dans lequel s’inscrivait son projet de partenariat.

L’Ukraine entière est aujourd’hui déstabilisée, avec un conflit qui a déjà fait plus de 5 000 morts, jeté sur les routes plus d’un million de réfugiés et plongé l’économie du pays dans une dépression sans équivalent dans cette région de l’Europe. L’accord de Minsk II, négocié en février 2015 par la chancelière Merkel et le président Hollande, a le mérite d’avoir ouvert la possibilité d’une vraie désescalade ; mais il se met en place au milieu de violations à répétition et laisse entrevoir l’émergence dans le Donbass d’un nouveau conflit gelé, à l’égal de ceux de la Géorgie et de la Moldavie. A la veille du nouveau sommet, jeudi, des pays du partenariat oriental à Riga, le pessimisme est de mise et certains Etats membres s’interrogent sur la capacité et la volonté de l’Union européenne de poursuivre son partenariat avec ses voisins de l’Est.

Que faire alors pour que l’Union se ressaisisse ? L’Europe doit tout d’abord se concevoir comme un vrai acteur géopolitique, capable de proposer pour l’avenir une architecture à l’échelle du continent. Cela implique de savoir quel type de relations les Européens souhaitent développer avec la Russie, les pays d’Asie centrale ou encore la Chine, l’Inde ou l’Iran, car tous ces partenaires ont des intérêts, voire des projets dans cette zone. Ce travail de réflexion stratégique est en cours à Bruxelles et il faut s’en féliciter ; mais il doit être accéléré sous peine d’arriver trop tard.

L’Europe doit ensuite se fixer des priorités car elle n’a plus les moyens de tout faire. De ce point de vue, l’Ukraine constitue le chantier à privilégier car la meilleure réponse aux ingérences russes est bien de faire de l’économie ukrainienne et de sa modernisation un succès. Cela demandera de gros efforts financiers de la part de tous les partenaires de Kiev (près de 50 milliards de dollars sur les deux années à venir) et une vigilance constante vis-à-vis des actions à mener pour mettre en place un Etat de droit. Mais si les Européens ne s’engagent pas résolument dans cette voie, ils risquent de perdre la bataille de la transition démocratique et économique à l’Est de notre continent.

Enfin, les Européens doivent cesser de se demander s’il faut ou non dialoguer avec Moscou. Ce dialogue est déjà en cours au niveau des Etats membres ; de nombreux dirigeants européens ont effectué le déplacement de Moscou au cours des derniers mois mais ils le font en ordre dispersé et sans grande concertation. Preuve supplémentaire que l’Union manque, face à la Russie, d’une ligne claire sur les objectifs qu’elle souhaite atteindre. Il faut donc que l’Europe réengage le dialogue avec Moscou sans crainte d’aborder tous les sujets où elle a des intérêts à promouvoir. Ceux-ci ne manquent pas : Moyen-Orient, Iran, Libye, lutte contre le terrorisme ou le trafic de drogue, changement climatique… Il est grand temps pour l’Union européenne de reprendre l’initiative et de fixer un cap clair et ferme à sa politique de voisinage à l’Est.

Cet interview a été initialement publié sur le site internet de L'Opinion.