Bruxelles n'a pas aimé. La Commission européenne a fait savoir mercredi 10 juin qu'elle n'était pas satisfaite des nouvelles propositions présentées la veille par les autorités grecques pour permettre le déboursement d'une aide financière de 7,2 milliards d'euros, vitale pour le pays.

Les négociateurs grecs avaient fait lundi des contre-propositions à celles des créanciers (Banque centrale européenne, Commission européenne, Fonds monétaire international) adressées au premier ministre grec, Alexis Tsipras, mercredi 3 juin à Bruxelles. Ces contre-propositions portent sur la réforme des retraites et sur la TVA. Deux points clés qui opposent encore les différentes parties, avec la question de la dette.

Le "timing" pour un accord est donc de plus en plus serré puisque pour qu’Athènes dispose des 7,2 milliards d’euros qui restent à lui verser dans le cadre du deuxième plan d’aide qui s'achève le 30 juin, il faut que dans les jours qui viennent un Eurogroupe (réunion des 19 ministres des finances de la zone euro) se réunisse pour valider la liste des réformes que les créanciers de la Grèce exigent encore du pays en échange de leur argent. Outre ces 7,2 milliards d'euros, Athènes doit aussi rembourser 1,6 milliard d'euros au FMI avant le 30 juin. Confronté à ce timing serré, Alexis Tsipras et le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, vont se rencontrer ce jeudi 11 juin. 

L'ancien numéro 2 de la diplomatie européenne, Pierre Vimont, aujourd'hui consultant pour la Fondation Carnegie Europe, revient sur l'état des négociations entre le gouvernement d'Alexis Tsipras et les créanciers de la Grèce. Interview.

Comment analysez-vous l’état des négociations entre Athènes et ses créanciers ?

C’est assez tendu. Alexis Tsipras doit tenir compte des marges de manœuvres qu’il a par rapport à sa majorité. Syriza a été élu sur un programme qui remettait en cause la Troïka. Tsipras est soucieux de ne pas se retrouver en minorité. Au sein de son parti, il dispose d’un soutien important mais l’aile gauche prend de plus en plus de libertés.

C’est pour ces raisons qu’Alexis Tsipras a rejeté les propositions des créanciers la semaine dernière. Il aurait eu du mal à les faire accepter à ses électeurs. Le gros point de contentieux porte sur la réforme des retraites prônée par le FMI (qui veut qu’Athènes équilibre son système dès 2015, Ndlr). Le gouvernement s’est engagé à ne pas affaiblir le pouvoir d’achat des retraités, un compromis sera donc difficile à trouver. Il y a aussi comme point de désaccord, la réforme du marché du travail et la TVA (les créanciers préconisent de soumettre les prix de l'électricité au taux de TVA de 23%, Ndlr), mais les tensions sont moins fortes et il sera plus aisé de trouver un accord. Je pense en tout cas qu'un accord devrait être trouvé avant le 30 juin.

La fermeté du FMI dans ces négociations est-elle un autre frein pour trouver un compromis ?

Le FMI est dans son rôle, il doit satisfaire ses membres. Il rappelle les règles du jeu. L’institution financière a quand même prêté des sommes importantes à la Grèce. Elle est redevable vis-à-vis de ses actionnaires. C’est vrai que sur les retraites le FMI a une position très dure. Selon lui, s’il n’y a pas une réforme de fond de ce système, la maîtrise des dépenses publiques annoncée par le gouvernement grec ne pourra pas être respectée.

Pour mettre la pression sur Athènes, Christine Lagarde a laissé la porte ouverte à une éventuelle sortie de la Grèce de la zone euro…

Le FMI est moins sensible que les européens à l’hypothèse d’un Grexit. Mais c’est tactique, en disant cela elle met la pression sur la Grèce. Les dirigeants grecs font d’ailleurs la même chose en affirmant qu’une sortie de la Grèce de la zone euro serait catastrophique pour tout le monde. Chacun joue de son effet de levier. Depuis plusieurs mois, Yanis Varoufakis et Alexis Tsipras laissent planer cette menace pour durcir les négociations. C’est stratégique car personne n’a envie que cela se produise. C’est une carte maîtresse pour Tsipras.

Mais il faut bien dire qu’une sortie de la Grèce de l’Eurozone aurait un impact politique important. Ce qui apparaissait comme un mouvement irréversible, serait battu en brèche. C’est une affaire lourde de conséquence. Il faut y réfléchir à deux fois. Ce serait la porte ouverte vers un inconnu que personne ne saurait trop comment gérer. Cela pourrait aussi réveiller l’appétit des marchés. On pourrait assister à un phénomène de boîte de Pandore.

Les relations plutôt bonnes qu’entretenaient Jean-Claude Juncker et Alexis Tsipras semblent s’être dégradées ces derniers jours. Cela peut-il avoir un impact sur l’issue des négociations ?

On est dans la phase finale des négociations, c’est un bras de fer, on durcit le ton des deux côtés. Chaque camp veut faire le moins de concessions possibles, c’est normal. Après c’est vrai que la Commission Européenne et Jean-Claude Juncker en particulier avaient depuis le début un ton plus conciliant avec la Grèce. Mais Tsipras sait que c’est avec la Commission qu’il pourra trouver les termes d’un accord. Il ne faut donc pas surinterpréter les attaques des derniers jours.

Quel rôle François Hollande et Angela Merkel jouent-ils dans ces négociations ?

Ils ont un rôle essentiel de faiseurs d’accord. La semaine dernière ils ont tenu une réunion nocturne très importante à Berlin. Ils doivent trouver le point d’équilibre entre la Grèce et certains des États membres de l’Eurozone, comme l’Espagne ou le Portugal, qui ont fait de gros sacrifices et auraient du mal à accepter une situation où on ferait preuve de trop de souplesse avec la Grèce.

Pour accélérer les négociations, certains prônent la réunion anticipée d’un Eurogroupe. Cela serait-il efficace ?

Cela dépend de l’avancement des négociations. On ne tient un Eurogroupe que s’il y a un résultat. Le réunir pour constater qu’il y a encore un désaccord n’a pas de sens, c’est contre-productif.

Pour conclure, comment jugez-vous l’attitude des dirigeants Grecs avec leurs homologues européens depuis qu’ils sont au pouvoir ?

Ils font l’expérience de ce genre de négociations. Ils ont découvert que c’était plus difficile que ce qu’ils pensaient. Ils sont devenus plus réalistes mais le problème, je le répète, est de faire des concessions aux créanciers tout en respectant une partie de leur programme. C’est un exercice délicat.

Cet interview a été initialement publié sur le site internet de Challenges.