On a beaucoup fêté le Prix Nobel de la Paix 2015 accordé au Quartet pour le Dialogue National en Tunisie, ce groupement d’organisations de la société civile qui a joué un rôle si important pour aider un pays divisé, polarisé à trouver son chemin dans l’après-révolution. Ce prix est une reconnaissance très méritée pour le courage remarquable des syndicalistes, activistes des droits de l’Homme, avocats et représentants du patronat pour amener les principaux partis politiques tunisiens à forger un compromis sur le pilier de toute démocratie, la constitution.

En regardant l’avenir, il faut maintenant se demander ce que ce Prix Nobel de la Paix apporte à la société civile tunisienne, à la Tunisie en général, et à la communauté internationale.

A l’évidence, une récompense de ce calibre pour une structure, petite et éphémère, de la société civile mérite d’être largement applaudie. Il est entièrement légitime pour les Tunisiens concernés de se sentir fiers de ce qu’ils ont accompli, d’une manière propre à leur pays et, hélas, unique parmi les processus arabes de transition. Les dirigeants occidentaux se sont réjouis, et certains politiciens du régime d’avant-révolution ont même voulu se réjouir aussi.

Personnellement, ayant été comme diplomate largement critiqué par le défunt Etat policier pour avoir trop parlé à la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme, l’un des membres du Quartet, je ressens tout l’honneur d’avoir travaillé en confiance avec des citoyens aussi engagés et courageux. Mais c’est là le passé.

Aujourd’hui, le Prix Nobel de la Paix confère de nouvelles responsabilités à la société civile tunisienne et, plus généralement, à tous ceux qui ont la charge de l’avenir du pays. Une récompense ne change pas les données fondamentales d’un pays en transition. La Tunisie continue d’être confrontée à d’immenses défis en termes de réformes économiques, de répartition du revenu, et de réforme du secteur sécuritaire.

Plus généralement, la Tunisie reste divisée entre des vues antagonistes de la société, entre les conceptions de l’avenir proposées par Nida Tounes, le principal parti libéral, et Ennahdha, le parti islamique au pouvoir de 2011 à 2013. Ces divergences ont été abondamment commentées et les parties prenantes en Tunisie, comme les partenaires étrangers et les think tanks, savent bien de quoi il ressort.

La Tunisie d’aujourd’hui est gouvernée par une coalition qui apparaît comme un pacte d’assurance mutuelle entre les deux principaux partis représentés au parlement. Cette coalition, ayant ses propres détracteurs dans chacun des deux camps, peut apparaître comme intenable, mais elle reflète à la fois la claire volonté du peuple tunisien exprimée dans les élections de fin 2014 et la capacité effective des leaders politiques de progresser par le moyen du dialogue et du compromis.

C’est ici qu’intervient la société civile, non pas seulement à travers les remarquables résultats du Quartet, mais de manière plus durable et structurelle. Comme je l’ai écrit en avril 2015, « Parce que les acteurs de la société civile ont construit la transition vers la démocratie et forcé les politiciens à changer de cap, ils ont gagné une immense crédibilité et conservent une légitimité politique significative. Ces parties prenantes doivent maintenant décider comment elles vont exercer, individuellement et collectivement, ces responsabilités nouvellement acquises ».

La société civile tunisienne a beaucoup obtenu : elle a chassé l’Etat policier et forcé des acteurs politiques opposés les uns aux autres à forger des compromis qu’ils n’aimaient pas, tout en préservant l’essentiel de toute démocratie libérale, en particulier le statut et le rôle de la femme. Les partis politiques, quant à eux, ont eu le courage d’entendre les demandes des citoyens.

Le Quartet a inventé une méthode tunisienne vers la démocratie. Cette méthode doit désormais devenir permanente et être élargie pour prendre la forme d’un mécanisme inclusif de formation d’un consensus afin d’orienter une société plurale et divisée dans une direction constructive. Non pas une enceinte où les politiciens vont dicter leurs vues, non pas un comité où la société civile va s’opposer, mais un forum au sein duquel toutes les parties concernées pourront débattre et forger un consensus, ou à tout le moins un compromis.

Ce Prix Nobel de la Paix confère également des responsabilités à ceux qui soutiennent la Tunisie de l’extérieur : gouvernements, donneurs internationaux, think tanks. Bien sûr, tous se sont réjouis : le fragile succès tunisien est un tel joyau dans la folie qui s’est emparée du monde arabe postrévolutionnaire que tout interlocuteur étranger veut apporter un soutien. Aider est bien, étouffer n’est pas permis, c’est plutôt la modestie qui est de mise.

S’il y a une leçon à retenir de la Tunisie postrévolutionnaire, s’il y a un message dans ce Prix Nobel de la Paix, c’est celui-ci : les Tunisiens sont un peuple courageux et sophistiqué qui a su dépasser les profondes divisions et les horribles meurtres de sa révolution pour prendre ses responsabilités.

Ne répétons pas les erreurs que les étrangers bien intentionnés commettent trop souvent en proclamant : « Nous Occidentaux connaissons bien la démocratie, nous allons vous montrer la voie, nous allons forger votre consensus ! » Les Tunisiens, qu’ils soient libéraux ou Islamistes, société civile ou citoyens ordinaires, sont trop intelligents pour se satisfaire de recettes importées, trop fiers pour accepter une quelconque supériorité intellectuelle.

Comme je l’ai écrit en avril, les Tunisiens sont encore pris entre fierté et colère, entre optimisme et frustration. Leurs partenaires étrangers se doivent de ne pas ajouter plus de frustrations, mais au contraire d’aider discrètement. Laissons les Tunisiens, tous les Tunisiens, montrer le chemin vers une démocratie inclusive.

 

Cet article a été originellement publié dans Strategic Europe en anglais et traduit par iReMMO et Confluences Méditerranée en français.