Il y a juste vingt ans, la Déclaration de Barcelone, souscrite par l'ensemble de l'Union européenne d'alors et les pays du pourtour méditerranéen, avait suscité un immense espoir. Presque inimaginable aujourd'hui, ce « partenariat euro-méditerranéen » lançait un vaste programme de coopération – politique, économique, sociale et culturelle – sur la base d'une vision partagée de l'avenir de la région. Il n'en reste rien, ou très peu, aujourd'hui. Faut-il désespérer pour autant?

La première et la plus importante fissure politique fut celle du 11 septembre 2001 avec l'attaque massive d'Al-Qaida à New York et Washington, suivie par d'autres à Djerba, Madrid, et Londres notamment. Le résultat net fut la « prime » offerte par l'Occident aux dictatures méditerranéennes d'Assad, Ben Ali, Kadhafi et Moubarak, que l'on peut résumer ainsi : coopérez avec nous pour capturer et interroger les terroristes, et nous serons moins sourcilleux sur le respect des droits de l'homme.

Cette politique engendra une seconde fissure politique, peu visible jusqu'au début des printemps arabes en janvier 2011. En effet, les citoyens au sud de la Méditerranée, qui voyaient dans l'Europe leur seul espoir de se rapprocher de leurs droits naturels (élections crédibles, justice transparente, médias libres, responsabilité des acteurs publics), ont perçu cette coopération antiterroriste avec ceux qui, au quotidien, les opprimaient comme un véritable abandon.

Beaucoup d'Européens ont vu dans les clameurs de la rue arabe – depuis l'avenue Bourguiba à Tunis jusqu'à la place Tahrir au Caire, en passant par les faubourgs de Deraa en Syrie – un retour en force des principes énoncés en 1995 à Barcelone. Cette bonne conscience des Européens masquait en réalité un profond ressentiment de la « rue arabe » envers eux: « Où étiez-vous lorsque nous étions torturés ? ».

C'est là qu'intervient la troisième fissure politique, à savoir la montée de l'islam politique avec l'aspiration à la dignité, à l'équité et à la justice comme discours politique, mais avec la religion comme fondement. Les élections post-révolution en Tunisie et en Égypte ont illustré la force de ce mouvement, même si par la suite les partis islamistes – Ennahda en Tunisie et les Frères musulmans en Égypte – eurent bien du mal à produire de quelconques résultats tangibles. Aujourd'hui, l'intrusion massive de Daech en Syrie, en Irak, en Égypte et en Libye, pour ne parler que des régions voisines de l'Europe, constitue la dernière évolution de cette montée de l'islam politique, dans une forme cette fois-ci ingérable par les moyens de la diplomatie traditionnelle. La fissure est devenue un gouffre béant.

Faut-il désespérer pour autant ?

Il y aurait beaucoup de raisons de désespérer, depuis l'intrusion de Daech dans les cités françaises et européennes jusqu'au bilan pitoyable de l'« Union pour la Méditerranée » en passant par la faillite complète de l'État en Libye et en Syrie. Mais l'essentiel de l'espoir est ailleurs, il est dans le sursaut des sociétés civiles. Regardons comment la société civile tunisienne a réussi à faire reculer des tentatives de réduction du statut de la femme à celui de « complément » de l'homme et à imposer une Constitution à des partis politiques qui avaient des conceptions radicalement opposées de la société. Regardons aussi comment, en Turquie, le 7 juin et le 1er novembre derniers, la société civile s'est mobilisée face à une campagne électorale inégale et à un harcèlement massif des médias d'opposition, et comment une initiative civique a veillé à ce que les bulletins de vote soient dépouillés en toute transparence.

Aujourd'hui, devant les fissures profondes qui caractérisent le paysage politique autour de la Méditerranée, l'Union européenne doit faire preuve d'humilité. Elle n'est plus assurée que les gouvernements du Sud veuillent ouvertement partager avec elle des « valeurs communes », car le contexte politique, social et religieux a profondément changé. Mais, avec la dose adéquate de réalisme, l'Europe a toutes les raisons de continuer à promouvoir ses valeurs auprès de ceux des citoyens de la rive sud qui les partagent.

Cet article a été originellement publié dans La Croix.