Malgré une « trêve » signée sous l’égide des Nations Unies en septembre dernier, plus que 43 mille civiles sont assiégés depuis décembre 2013 dans la petite ville de Madaya près de Damas par les forces loyales au régime et les milices du Hezbollah libanais. Dans une tentative annoncée de déloger des insurgés, la population civile subit la pénurie alimentaire totale : elle se trouve amenée à manger des chats et des chiens errants ainsi que des herbes sauvages. Des centaines de cas de carence alimentaire sévères et des dizaines morts sont enregistrés quotidiennement.

Quelles ont été les réactions de la dite communauté internationale ? Le secrétaire général des Nations Unies s’est contenté d’exprimer ce qu’il sait faire de mieux depuis cinq ans en réaction à la tuerie qui se déroule en Syrie : l’inquiétude.

La politique de famine s’ajoute à plusieurs autres tactiques auxquelles le régime, ainsi que ses alliés paramilitaires, ne cessent de recourir depuis mars 2011 : torture programmée dont le dossier César atteste de la cruauté, bombardements massifs avec des barils de TNT sur les villages et villes syriennes, recours aux armes chimiques et chamboulement démographique sur une base ethnique et confessionnelle sélective qui s’opère avec le consentement des « médiateurs onusiens ».

Il est presque redondant, après 5 ans de l’éclatement de la guerre syrienne, d’évoquer les genèses de la crise qui a débuté avec une révolution pacifique et qui s’est amplifiée puis a muté en guerre, à cause de l’indifférence des uns et l’ingérence des autres. Avec ceux et celles en Occident qui ne cessent de dire, et dans les plus hautes sphères, que ce qui se passe « là-bas » est compliqué et qu’il est difficile de distinguer le bien du mal ou de choisir entre la peste et la choléra, il ne faut pas perdre du temps à rétablir la chronologie des évènements puisque l’ignorance volontaire ou l’incompréhension sélective sont des pathologies irrémédiables.

Après donc une longue période d’indifférence, d’hésitation et de contradictions, l’Europe vient de se réveiller et de s’alarmer à cause des répercussions de cette tuerie : la crise des réfugiés d’un côté et la menace terroriste de l’autre. La montée vertigineuse de l’extrémisme accompagnée d’une adoption populiste par les partis « traditionnels » du langage de la peur et de la sécurité ne sont que les prémices d’une crise européenne qui s’annonce rude. Face à ces menaces palpables, le besoin de renforcer la sécurité intérieure ainsi que la protection des frontières ne fait que ramener les Européens à leurs politiques défaillantes d’autrefois. La tendance de cautionner les dirigeants infréquentables du Sud de la Méditerranée afin d’assurer la sécurité et la stabilité, était répandue. Ainsi, ces dictateurs, souvent sanguinaires, érigeaient des remparts infranchissables face à l’afflux des réfugiés quand il leur semblait bon de le faire. Cette politique rigoureuse a considérablement amplifié le désarroi et la déception au sein des peuples affluants en jetant une bonne partie d’entre eux dans les mains des extrémistes de toutes couleurs.

Dès lors, une reproduction d’une politique déficiente n’est que la preuve d’un manque de lucidité et de compréhension des tenants et des aboutissants de la crise syrienne. Le renouement des relations avec les despotes sous prétexte qu’ils représentent le moindre mal traduit une vision très courte et déformée de la situation et de la solution. Ainsi, se contenter des frappes aériennes effectuées par les alliés depuis septembre 2014 renforce Daech (Organisation de l’Etat Islamique) ou sinon ne l’affecte pas sérieusement et elle continue à garder ses positions en Syrie. De plus, l’intervention russe qui, malgré les apparences, est bien accueillie par une majorité des chancelleries européennes en manque de stratégie et d’alternatives, cible en premier lieu toutes les forces modérées avec lesquelles il aurait été possible de trouver un terrain d’entente afin de mettre un terme, un jour, à l’avancée du radicalisme.

La tuerie n’aura de terme qu’avec une volonté politique ferme des acteurs principaux qui, en concordance avec le peuple syrien ou plutôt malgré lui, ont trouvé les prémices timides d’un dénouement de la situation à Vienne fin 2015. En revanche, tergiverser en attendant les conséquences de l’implication militaire russe et souhaiter, même implicitement, qu’elle débouche à une fin de la tuerie, n’importe laquelle, n’est qu’une prolongation sanglante d’une crise mortelle.

Avec une attitude américaine démissionnaire et pathétique à l’égard de ce dossier, l’Europe, avec ses 28 politiques étrangères différentes, est sommée plus que jamais à prendre sa place réelle sur la scène politique du conflit syrien. Une paix juste est nécessaire pour freiner le flux migratoire mais aussi pour éradiquer la radicalisation des générations futures en marge de la pérennité des dictateurs et de leurs méthodes barbares.

Les solutions temporaires qui visent à repousser les échéances et à assurer une certaine sécurité et un air de stabilité à l’approche des campagnes électorales, ne sont que des facteurs aggravants de la crise. Les négociations prévues dans les prochaines semaines ne peuvent être utiles et efficaces si elles manquent d’une feuille de route claire sous-tendue par une diplomatie cohérente. Les Russes utilisent le dossier syrien pour marchander sur d’autres dossiers, et si les Européens ne prennent pas ce dossier en considération, ils ne seront pas capables de tirer leur épingle du jeu.

Après tant de morts et de destruction, la paix ne devrait pas être reconstruite sur des fausses bases ; sinon, elle s’écroulera tôt ou tard en faisant payer le prix le plus élevé au voisin le plus proche : l’Europe.

 

Salam Kawakibi est directeur adjoint de l’Arab Reform Initiative. Cet article est également publié en anglais.