Après les attaques virulentes lancées lundi dernier par Donald Trump contre l'Union Européenne dans le "Times" en Grande-Bretagne et "Bild" en Allemagne, l'Europe a des raisons de s'inquiéter pour son avenir. "Trump essaiera de jouer les Européens les uns contre les autres", prévient Stefan Lehne, expert de la fondation Carnegie et ancien diplomate autrichien. Interview.

Faut-il prendre au sérieux ce que dit Donald Trump de l'Union européenne ?

Son interview de vendredi dernier au "Times" et au "Bild" a été un choc pour de nombreux Européens. Ils avaient pensé que tous ses commentaires pendant la campagne n'étaient destinés qu'à son électorat américain et qu'une fois élu président, il reprendrait les positions classiques des Républicains sur l'Europe. Or on s'aperçoit qu'il a en réalité sa propre vision de l'Europe, et qu'il ne compte pas en changer.

A la nuance près que la politique européenne de son administration ne sera pas définie entièrement par ce qu'il a dit : la politique étrangère fait partie des attributs du président américain mais il n'en a pas le monopole. Le Congrès joue aussi un rôle très important. Et lors de leurs auditions devant le Congrès, nombre de ses conseillers ont cherché à se donner le visage d'hommes politiques traditionnels et modérés.

Il reste que les positions de Trump sont totalement inacceptables : considérer de la même manière Merkel et Poutine, déclarer que "l'Europe est un instrument pour l'Allemagne", que de nombreux autres pays européens vont quitter l'UE et que les Etats-Unis s'en porteront d'autant mieux, que l'Otan est "obsolète"… Ces déclarations extraordinaires indiquent que la nouvelle administration américaine va véritablement rompre avec la relation transatlantique. Et cela, il faut le prendre au sérieux.

Comment l'UE peut-elle réagir à cette rupture historique ?

Pendant des décennies, les administrations européennes ont été habituées à ce que les Etats-Unis prennent le leadership à chaque nouvelle crise internationale. L'Europe avait coutume de se ranger derrière les Etats-Unis et de coopérer avec eux. Mais dorénavant cela ne fonctionnera plus ainsi. Deux chemins s'offrent aujourd'hui à l'UE.

Le premier consiste à se rassembler, investir plus dans une politique étrangère commune, prendre plus de responsabilités pour les régions, pour notre propre sécurité, prendre des initiatives qui galvanisent le sentiment d'unité européenne. C'est ce qu'a très bien résumé votre ministre des Affaires étrangères [Jean-Marc Ayrault] lorsqu'il a dit que la meilleure réponse à l'interview de Donald Trump est de se montrer unis.

Mais à l'évidence le contraire est aussi possible. Il semble très peu probable que Donald Trump engage des discussions avec Bruxelles, Jean-Claude Juncker et Donald Tusk. Il préférera parler directement avec les capitales des plus gros Etats et essaiera de jouer les uns contre les autres : l'Est contre l'Ouest, l'Allemagne contre la France, le Royaume-Uni contre tous les autres… Et il est fort possible que l'Union européenne soit mise en pièces si elle ne parvient pas à se rassembler face à lui.

En effet, chaque Etat membre pourrait être tenté de se ranger du côté de l'administration américaine pour obtenir ses faveurs, de jouer une carte individuelle pour décrocher des bons deals avec les Américains. Cela aurait des conséquences extrêmement graves pour l'Union européenne. Il ne faut pas prendre ce risque à la légère. Nous sommes à un moment décisif : soit l'Europe fait bloc soit elle se désintègre.

Vous pensez qu'il pourrait réellement mettre ses menaces à exécution pour diviser les Européens, comme rappeler les soldats américains postés en Pologne, ou augmenter les taxes sur les importations de voiture allemandes ?

Absolument. Mais s'il entreprend de se désengager de l'Otan, je pense qu'il va se heurter au Congrès. Car la pensée majoritaire chez les Républicains est que la Russie présente une menace. En revanche, sur le plan commercial, sur la question d'élever les taxes sur les importations européennes, de réactiver une politique protectionniste contre les Etats européens, il aura certainement la possibilité d'agir comme il l'entend. Sa remarque sur le fait qu'il y ait très peu de Chevrolet en Allemagne laisse paraître une bien étrange conception de la diplomatie économique.

L'Europe se retrouve donc prise en étau entre deux puissances qui souhaitent sa désintégration : les Etats-Unis de Trump et la Russie de Poutine…

Oui mais il y a une troisième puissance : la Chine. Pékin pourrait s'avérer un partenaire important pour l'UE sur certaines questions globales comme le commerce et le changement climatique.

Pensez-vous que l'Europe a encore la capacité de se rassembler ?

A l'évidence, elle n'est pas dans sa meilleure forme pour affronter le défi Trump. Elle est déjà très affaiblie par la crise financière, la crise des réfugiés, le Brexit et la montée des populismes. Mais il est possible qu'à l'issue de la série d'élections de 2017, la situation politique se soit stabilisée dans plusieurs Etats clés et que la progression des populistes ait été contenue.

En France vous pourriez avoir un nouveau président avec un mandat fort ; en Allemagne, Angela Merkel sera probablement reconduite au pouvoir ; en Italie, Matteo Renzi sera peut-être de retour. Dans ce scénario, on peut imaginer que les Etats européens parviennent à faire front commun. Mais si les élections tournent mal dans ces pays, alors tout est possible. La réponse européenne dépendra du paysage politique que redessineront ces élections.

Quels sont les dossiers prioritaires sur lesquels les Européens doivent avancer de conserve ?

Comme je l'ai développé dans un article sur le site de Carnegie, l'Union européenne doit se donner les moyens de développer sa sécurité et sa défense. Les pistes définies par le Conseil européen de décembre en la matière montrent que l'on progresse. Il faudrait toutefois se montrer plus ambitieux qu'en décembre. Plus rapide aussi. Mais c'est une bonne base.

Sur le plan des accords commerciaux, les accords TTIP et Ceta se heurtent à de nombreuses résistances, mais ces négociations sont très importantes pour l'Union européenne : si nous nous replions dans le protectionnisme, nous allons souffrir économiquement. Autre dossier capital : le changement climatique. Sur ce sujet, même sans les Etats-Unis, il faut que nous continuions ensemble avec nos partenaires internationaux.

Surtout, il est très important que l'Europe participe à la relation entre Etats-Unis et Russie. Car il y a deux risques. Le premier serait qu'il y ait un deal conclu entre Poutine et Trump par-dessus la tête des Européens, une division de l'Europe en zones d'influence, qui se fasse aux dépens de l'Europe de l'Est et de l'Europe toute entière, une sorte de nouveau Yalta.

Le deuxième risque est que cette relation très volatile entre Washington et Moscou se détériore soudainement après quelques sommets merveilleux. Il n'y a aucune garantie que Donald Trump se montre prudent vis-à-vis de la Russie, et écoute l'avis de ses alliés. Cette relation risque donc d'être très imprévisible. Il faut que l'Europe se prépare à ces deux scénarios.

Dans ce contexte volatile, qui doit endosser le leadership européen ? L'Allemagne ?

L'Allemagne est clairement l'acteur actuel le plus puissant en Europe mais il ne peut rien faire seul. Et les Allemands le savent mieux que quiconque. La seule manière de sortir l'UE de cette crise est de ressusciter le couple franco-allemand. Cela n'a pas marché très bien ces dernières cinq années mais il faut espérer qu'après les élections en France et en Allemagne, cette relation sera relancée. S'ils avancent main dans la main, les autres suivront. Si l'Allemagne est seule, cela ne fonctionnera pas.

Cet article a été originellement publié par L'Obs.