Osman Kavala, accusé d'avoir « renversé l'État turc » et pour cela en détention provisoire depuis le 1er novembre, est un entrepreneur bien connu des Occidentaux. Il a consacré sa vie à la société civile et à la culture, au sein de la Fondation pour la culture anatolienne, active dans les régions kurdes du Sud-Est, et pour le rapprochement des sociétés civiles turque et arménienne. Ses activités et son engagement personnel ont été unanimement salués par la communauté internationale.

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Cher Osman,

en raison de notre amitié, j'ai souhaité partager avec toi quelques réflexions, après avoir rencontré à Bruxelles, New York et Washington, quelque cinquante personnes, toutes très impliquées dans les questions turques. Chacun de mes interlocuteurs a voulu aborder ton arrestation et ton inculpation.

Le déclin de la démocratie turque a mis le pays dans une situation inimaginable il y a quelques années. Les inculpations de citoyens turcs et étrangers sont d'absurdes caricatures, les procédures sont biaisées, il n'y a pas de garantie de procès équitable. Ankara continue d'évoquer une conspiration interne et étrangère, et craint trois évolutions.

D'abord, les tendances économiques sont sur une mauvaise pente. C'est là un cercle vicieux : plus l'État de droit est démantelé, plus l'économie en pâtit, et plus les leaders s'inquiètent de leur avenir.

« Trop, c'est trop »

Ensuite, le comportement du gouvernement turc - propositions publiques d'échanges extrajudiciaires de prisonniers ; révélation d'informations opérationnelles sur les forces américaines et françaises en Syrie ; aide à l'Iran pour échapper aux sanctions de l'ONU - a fait passer le pays du statut d'allié de l'Occident à celui d'interlocuteur non fiable.

Enfin, les insultes répétées et les interférences électorales envers des pays de l'UE ont abouti à une attitude plus distante du Conseil européen et ont mis en danger des progrès futurs.

Ton arrestation, après beaucoup d'autres, visait à paralyser les libres penseurs turcs et créer l'outrage à l'étranger. Pourtant, il y a en Turquie un sentiment distinct - y compris au sein de l'AKP et de son allié, le MHP - que « trop, c'est trop », et les leaders turcs sont de plus en plus isolés de leurs homologues occidentaux.

La prolongation de l'état d'urgence et une politique fondée sur le complot entraînent des pertes économiques et politiques croissantes. Utiliser des comploteurs imaginaires comme boucs émissaires isolera encore plus la Turquie.

Ton arrestation et ton inculpation sont une épreuve douloureuse pour toi, ta famille et tes amis. Hélas, elles constituent aussi le triste symbole de l'impasse dans laquelle le pays s'est fourvoyé.

Avec toi, tous tes amis et collègues, dans le pays et au dehors, figures privées ou publiques, ont travaillé avec passion en faveur d'un avenir plus radieux pour la Turquie. Comme toi, comme moi, tous l'ont fait avec un grand respect pour l'État turc, pour son immense patrimoine historique et culturel, et pour les progrès socio-économiques récents. Ils sont aujourd'hui immensément tristes et déçus, et je suis de ceux-là. Ils espèrent que la raison prévaudra et ils travailleront d'arrache-pied dans ce but.

Ceux qui te connaissent t'assurent de leur compassion et de leur soutien, même s'ils doivent être traités de conspirateurs et d'ennemis de la Turquie.

Avec mes pensées les plus chaleureuses, Marc. »

Cet article a été originellement publié par Ouest-France.