Repenser l’UE c’est associer de nouvelles voix et mettre en place un processus participatif complet permanent pour les citoyens, assure Richard Youngs.

Richard Youngs
Youngs is an expert on the foreign policy of the European Union, in particular on questions of democracy support.
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Richard Youngs est membre de Carnegie Europe et professeur de relations internationales à l’université de Warwick en Angleterre. Il est l’auteur de onze livres. Son dernier est intitulé Europe Reset : New directions for the EU (Réinitialisation européenne : nouvelles orientations pour l’UE).

L’UE fait face à des défis de taille tous azimuts. Dans votre livre, vous défendez une réinitialisation de l’Europe, de quel genre de « reset » parlez-vous ?

L’Europe commence à émerger de plusieurs crises de ces dix dernières années, mais je pense que le modèle fondamental d’intégration représente encore un gros problème structurel. Donc je pense que nous devrions chercher des moyens de ranimer ce modèle.

Les dirigeants eux-mêmes ont soumis de nouvelles idées, de nouvelles réflexions sur un modèle basique d’intégration. Je pense que le défi clé, alors que nous sortons de la crise, est que la pression et la dynamique derrière cette nouvelle réflexion sont un peu décevantes. Mon livre essaye donc de corriger cela en défendant des manières très concrètes de rendre l’UE plus participative et plus souple.

Quels genres de moyens concrets ?

Ce que je propose c’est une Convention pour les citoyens européens, et de tirer profit de nombreuses innovations démocratiques et intéressantes ayant lieu dans différents pays de l’UE. Les citoyens sont engagés en politique locale de diverses manières, souvent en dehors des canaux traditionnels de la démocratie représentative.

Quelque chose a changé en politique européenne ces quatre ou cinq dernières années. Il y a beaucoup de potentiel qui je pense n’est pas pour le moment pleinement exploité dans le débat européen.

Ce que j’essaye de faire dans le livre ce n’est pas de remplacer les institutions officielles que nous avons ou l’orientation descendante de la réforme européenne, mais d’essayer de les compléter et de les enrichir de manière plus mutuelle.

À quoi ressemblerait cette Convention ?

Il y a beaucoup de réflexion en ce moment sur la manière d’intégrer les citoyens via des méthodes de sélections aléatoires dans des assemblées locales pour les faire réfléchir sur l’avenir de l’UE selon eux.

Les citoyens doivent être capables d’établir le programme européen. Alors qu’aujourd’hui, les réformes de l’UE sont conçues de manière descendante, les citoyens n’étant inclus qu’après coup. La seule chose qu’on leur demande c’est s’ils sont d’accord ou non avec une décision de l’UE.

Ces deux ou trois dernières années, nous avons vu les problèmes qui peuvent émerger quand les citoyens ne sont pas impliqués régulièrement en politique européenne et qu’on leur propose ensuite un référendum alors qu’ils n’ont pas été complètement informés de toutes les décisions qu’on leur demande de prendre. Je pense que nous avons besoin d’une participation plus régulière dans la démocratie européenne.

Vous défendez une approche ascendante pour s’éloigner de l’élitisme dans le projet européen. Mais cette approche est mise en œuvre depuis les référendums en France et aux Pays-Bas qui ont entrainé le rejet de la constitution européenne et la montée du populisme. Pourrait-il y avoir un populisme positif ?

Tout d’abord, je ne défends pas une approche purement ascendante pour réformer l’UE. Pour moi, le défi est d’instaurer une démocratie plus participative et de former une démocratie représentative, mieux articulées entre elles.

Je pense que tout le débat autour du populisme est très complexe. Je pense que de nombreuses personnes me diraient que si nous impliquons davantage les citoyens aujourd’hui, cela mènera à une plus grande désintégration de l’UE.

Ce que j’essaye de faire, ce n’est pas d’idéaliser les citoyens européens. Je pense que le simple fait d’avoir des divisions aussi profondes au sein de notre population montre que nous avons besoin de processus plus inclusifs dans lesquels les gens peuvent exprimer leurs différents points de vue.

Ce n’est pas tant une question de bon populisme contre mauvais populisme. Mais la pression monte pour avoir une politique plus responsable et je crois que si vous essayez de faire avancer l’UE sans prendre cela en compte, vous risquez de provoquer encore plus de populisme.

Deux institutions dans l’UE sont censées porter la voix des citoyens dans le processus décisionnel européen : le comité social et économique européen et le Comité des régions. Pour le moment, ce ne sont que des organes consultatifs, devons-nous les repenser pour leur permettre de proposer des lois ?

Oui, tous ces organes doivent être renforcés de cette manière, mais aussi renforcés au niveau de leur lien avec les citoyens afin d’accroître leur propre légitimité et crédibilité lorsqu’ils négocient avec les gouvernements et les institutions.

Pour moi c’est ce lien qui manque, et la dynamique de démocratie locale que nous voyons émerger en ce moment est encore trop sous-développée.

Le président français, Emmanuel Macron, a mis plusieurs idées sur la table pour rapprocher l’UE des citoyens. Certaines d’entre elles valent-elles la peine d’être explorées ? Les conventions démocratiques par exemple ?

La proposition des conventions démocratiques est proche de ce que je propose dans mon livre. Aujourd’hui, on ne sait pas encore exactement comment ces conventions seront organisées ou mises en place, mais leur potentiel est énorme.

Ma proposition est légèrement différente, car je souhaite une participation démocratique constante, sur le long terme, et non pas pour une durée limitée.

Les citoyens doivent fixer le programme. Ces conventions ne doivent pas être organisées à la demande des gouvernements et selon les conditions des gouvernements.

Tous les dirigeants s’accordent sur ce point : nous devons davantage écouter les citoyens dans le processus d’intégration européenne, nous devons les écouter avant d’élaborer un processus de réforme européenne. Or, aujourd’hui, les gouvernements, y compris celui de Macron, fixent leur programme de réforme européen et écoutent les citoyens après. Ils utilisent la démocratie pour faire approuver leurs projets. Pour moi la démocratie c’est l’inverse.

Cet article a été originellement publié par Euractiv.